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Marie-Jeanne Urech | Les soucis de la famille Chagrin

22.01.2018 – RUTH VON GUNTEN

«La silhouette du commissionnaire s’approcha de la fenêtre givrée, le visage soudain morcelé par la lueur des bougies d’un gâteau d’anniversaire.»

Cette première phrase du livre laisse penser que le commissionnaire ne vient pas apporter de bonnes nouvelles. Comme beaucoup d’autres, la famille Chagrin est en retard dans le remboursement du prêt de sa maison. Mais aujourd’hui, elle fête le cinquième anniversaire de Zibeline. Même le père, qui cumule cinq emplois, et la mère, Rose, qui travaille inlassablement comme colporteuse en se dopant aux vitamines, sont là. Dans la famille, il y a aussi Yapaklou, le frère de Zibeline, Séraphin, traumatisé par la guerre, et Philanthropie, la chanteuse qui a de l’embonpoint. Elle habite depuis toujours dans la maison et se nourrit uniquement de Schnitz, une pâtisserie à base de pâte feuilletée. Chaque soir, elle chante pour faire oublier aux habitants de la maison et aux voisins leur quotidien plein de soucis. Livrés à eux-mêmes, les deux enfants font l’école buissonnière. Au cours de leurs promenades dans des rues abandonnées, ils découvrent un étrange distributeur de frites qui cache un secret.

Marie-Jeanne Urech n’a pas ancré son récit précisément dans le temps et dans l’espace. C’est l’histoire de l’éclatement d’une bulle immobilière, du déclin de la sidérurgie et de la famille Chagrin. L’hiver et le froid sont omniprésents du début à la fin. Lorsque Nathanaël déneige la nuit les rues sombres avec un soc, même le lecteur en vient à grelotter. L’auteure peint un tableau lugubre, malgré tout empreint d’une certaine magie, à laquelle contribuent des personnages insolites comme Philantropie qui semble tout droit sortie de l’imaginaire des enfants. Pleine d’humour, jamais banale ou négative, l’auteure entretient l’espoir d’un dénouement heureux. La lecture de ce drame social aux allures de conte, mais bien ancré dans la réalité, est un vrai régal.

Née en 1976, Marie-Jeanne Urech a effectué sa scolarité et ses études (de sociologie et d’anthropologie) à Lausanne avant d’entrer à l’École du film de Londres. Elle vit à Lausanne où elle travaille comme réalisatrice et écrivaine. Son roman «Les Valets de nuit» est paru en 2010 et a reçu le prix Rambert. Ce prix est décerné tous les trois ans depuis 1898 à un auteur suisse francophone. La traduction en langue allemande par Lis Künzli, subventionnée par Pro Helvetia, est sortie en 2017. Elle a parfaitement réussi à rendre la langue poétique de l’auteure en allemand, sans lieux communs.

Marie-Jeanne Urech: «Les Valets de nuit», Éditions l’Aire, Vevey, 2010. Traduction allemande de Lis Künzli: «Schnitz», Bilgerverlag, 2017. 288 pages; env. CHF 26.–.

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