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  • En profondeur

Les glaciers suisses fondent à une allure record

02.10.2026 – Theodora Peter

Dans les Alpes, l’été caniculaire de 2026 a une nouvelle fois mis à rude épreuve les glaciers. Leur fonte rapide est l’un des effets les plus évidents du changement climatique. Si le réchauffement continue de s’accélérer au même rythme, les glaciers pourraient avoir entièrement disparu à la fin du siècle. La «Revue Suisse» a accompagné les chercheurs qui font des mesures en altitude.

Janosch Beer et Ariana David, chercheurs à l’EPFZ, rejoignent les sites de mesure du Scex Rouge, petit glacier alpin à cheval entre les cantons de Vaud et du Valais. Photo Marco Zanoni

Du col du Pillon, un téléphérique monte à la station «Glacier 3000», entre les cantons de Vaud et du Valais. De la terrasse panoramique, à près de 3000 mètres d’altitude, on aperçoit en ce lundi de la fin juillet les plus hauts sommets des Alpes à l’horizon, notamment la pointe saupoudrée de neige fraîche du Cervin. La veille, des orages ont apporté quelques précipitations en montagne. Mais pas de quoi atténuer l’extrême sécheresse de cet été. Et la prochaine vague de chaleur déferle déjà sur la Suisse. Dans de nombreuses régions, les températures jusqu’ici maximales ont été dépassées.

À 3000 mètres, il fait relativement frais: 10 °C et quelques nappes de nuages chassées par le vent. À nos pieds s’étend un haut plateau avec les glaciers relativement plats du Scex Rouge et de Tsanfleuron. Il y a quelques années encore, ils se touchaient. Depuis 2022, une langue de terre les sépare: elle est apparue en raison de la forte fonte liée au réchauffement climatique d’origine humaine. Il y a dix ans, cet endroit était recouvert par une couche de glace de 15 mètres d’épaisseur. Désormais, le dos pierreux du col de Tsanfleuron se dénude de plus en plus entre les glaciers qui s’étiolent.

Un clapotis permanent

La «Revue Suisse» a décidé d’accompagner le glaciologue Janosch Beer. Âgé de 31 ans, ce doctorant de l’EPFZ effectue aujourd’hui des mesures de la fonte de surface et de la température de la glace au Scex Rouge avec sa collègue Ariana David, qui lui prête main-forte pour les travaux sur la glace. Nous grimpons sur le télésiège qui, en été, mène les touristes de la station supérieure au plateau du glacier, situé 200 mètres plus bas. De là, un chemin balisé leur permet d’effectuer sans risque la promenade du «Glacier Walk».

Une fois arrivés au bord du glacier sans neige, nous accrochons des crampons à nos chaussures de randonnée, car le sol est glissant. Le plan de glace, légèrement incliné, est sillonné de filets d’eau et de petits ruisseaux, et l’on entend un clapotis permanent. «Je n’ai encore jamais vu le glacier aussi mouillé», constate Janosch Beer, qui vient ici chaque été depuis plusieurs années. À l’endroit le plus bas, l’eau de fonte forme un petit lac qui se déverse par-dessus une arête rocheuse en cascadant.

Au milieu ou presque de la surface du glacier, nous tombons sur une tige d’aluminium visible de loin. C’est elle qui permet aux glaciologues de mesurer la hauteur de la perte de glace. Il y a un an, Janosch Beer a enfoui cette balise d’ablation à quatre mètres de profondeur dans le glacier. Aujourd’hui, près de trois mètres ressortent de la glace. «Et l’été n’est pas encore terminé», fait remarquer le chercheur. La seconde mesure, effectuée à l’extrémité inférieure du glacier, complète les données: cette saison, entre 2,4 et 2,9 mètres de glace pure ont fondu à la surface du glacier du Scex Rouge. Ce qui correspond, d’après le glaciologue, aux valeurs des années précédentes, qui étaient déjà considérées comme élevées à extrêmes.

De toute façon, les jours du Scex Rouge sont comptés: épais d’une quarantaine de mètres encore, il pourrait avoir entièrement disparu d’ici 20 à 30 ans. Il est condamné à mourir parce qu’il ne peut pas se retirer dans une zone d’accumulation plus en amont, où la neige tombe même en été et où la nouvelle glace peut se former.

Des mesures difficiles

Outre l’épaisseur de la glace, le jeune scientifique relève aussi sa température à différentes profondeurs. Au début de son projet de recherche, il a enfoncé pour ce faire des capteurs dans le glacier, qui sont reliés à la surface par un long câble. Janosch Beer y connecte à présent son ordinateur portable et télécharge les données enregistrées en un instant. Dans sa thèse, il étudie notamment l’effet que l’absence de couverture neigeuse a sur les températures au cœur du glacier. Ses découvertes serviront à améliorer la protection contre les dangers naturels. Car la fonte des glaciers peut avoir des conséquences désastreuses pour les localités qui se trouvent en contrebas: la catastrophe de Blatten l’a montré en 2025 (voir pp. 16-17 et «Revue» 4/2025).

Une fois toutes ses mesures terminées, le glaciologue tire une perceuse de son sac à dos: les tiges d’aluminium doivent à nouveau être enfoncées à fleur du glacier. Il faut donc percer de nouveaux trous dans la glace. Janosch Beer interrompt sa première tentative à un mètre de profondeur, car le trou qu’il perce se remplit trop rapidement d’eau de fonte. «Cela ne m’était encore jamais arrivé ici», note le chercheur. Qui parvient tout de même à ses fins après quelques nouveaux essais. Son travail au Scex Rouge est terminé pour cette année.

Dans les jours qui suivront, Janosch Beer poursuivra ses recherches sur les glaciers du Valais. Une semaine plus tard, il nous communique ses observations par e-mail. Il a constaté une fonte très importante à peu près partout, écrit-il: «À certains endroits, les tiges ressortaient de la glace de plus de trois mètres. Nous avons réussi à relever les niveaux de justesse. Ailleurs, elles étaient complètement ressorties de la glace fondue, et nous avons donc perdu les mesures.» Ce qui l’a également frappé, c’est l’étendue de la glace nue qu’il a trouvée à plus de 4000 mètres. «Auparavant, ces régions étaient recouvertes de neige toute l’année.»

Une succession d’années extrêmes

Toutes les données relevées sur le volume du glacier sont transmises au réseau des relevés glaciologiques suisse GLAMOS (Glacier Monitoring Switzerland), qui possède des sites de mesure sur 176 glaciers. Le bilan global, établi à la fin de chaque année hydrologique en septembre, n’était pas encore disponible à la clôture de la rédaction de ce numéro de la «Revue».

Néanmoins, le responsable de GLAMOS, Matthias Huss, pense que, vu les mesures effectuées jusqu’en juillet, 2026 pourrait devenir une année extrême. «Les glaciers en Suisse vont très très mal», déplore le glaciologue de 46 ans dans un appel vidéo. Leur recul, ininterrompu depuis 1990, s’est encore fortement accéléré ces dernières années. L’année record de 2022 a été, dit-il, «un véritable point de bascule: depuis, les années extrêmes se succèdent».

Cette année, la fonte massive des glaciers est due à la chaleur, mais aussi à un hiver pauvre en neige. «Lorsqu’il tombe assez de neige à la saison froide, celle-ci sert de couche de protection jusqu’au cœur de l’été.» Des glaciers dénudés, en revanche, forment des surfaces plus sombres qui absorbent la lumière du soleil et se réchauffent. «Ce qui entraîne une fonte encore plus rapide.» Et cet effet se renforce encore quand les masses d’air apportent de la poussière du Sahara dans les Alpes.

Toutefois, même les hivers très neigeux ne parviennent pas à stopper la perte. Cela s’est vu en 2024, par exemple, quand Matthias Huss a trouvé jusqu’à cinq mètres de neige sur les glaciers à 3000 mètres d’altitude au mois de juin. «Ce jour-là, j’ai pensé qu’il était impossible que cette couche fonde jusqu’à l’automne.» Mais deux mois très chauds ont suivi, et la neige s’est volatilisée.

Les grands souffrent aussi

Les années extrêmes touchent en particulier les glaciers de petite taille, qui se morcèlent avant de disparaître. Matthias Huss a assisté personnellement au déclin du glacier de Pizol, dans le canton de Saint-Gall, sur lequel il a effectué une cinquantaine de mesures ces 20 dernières années. «Depuis 2022, on n’y trouve plus qu’un pierrier.»

Sur les plus grands glaciers alpins suisses, celui d’Aletsch dans la région de la Jungfrau et celui du Gorner dans le massif du mont Rose, la perte – deux mètres d’épaisseur de glace par an en moyenne – est à peine visible, car ces coulées glaciaires font encore plusieurs centaines de mètres de haut. «Mais lorsqu’on se tient devant la langue d’un glacier, on voit des changements impressionnants d’année en année», explique Matthias Huss. Par exemple sur la queue du glacier du Rhône: «Là, la glace s’est nettement retirée pour faire place à un lac constitué d’eau de fonte.»

Pour le glaciologue, la survie des glaciers de haute altitude dépendra de la «capacité du monde à faire volte-face en matière climatique». Si l’on parvient à stabiliser le réchauffement climatique à 1,5 °C sur l’ensemble de la planète, «les glaciers pourront se retirer en altitude». Mais ce scénario devient de plus en plus improbable: «Actuellement, nous mettons le cap sur un réchauffement terrestre de 2,7 °C . Dans les Alpes, d’après les scénarios climatiques, on pourrait même assister à un réchauffement de 4 °C.» Si les années extrêmes continuent à s’enchaîner, «il est tout à fait possible que la glace disparaisse complètement, même à plus de 4000 mètres d’altitude, d’ici la fin du siècle».

Ces sombres perspectives ne découragent pas Matthias Huss. Il considère plutôt comme une opportunité le fait de pouvoir documenter les bouleversements qui se produisent dans les Alpes: «Nous pouvons tirer parti du rayonnement des glaciers pour montrer les effets du changement climatique». Nombreuses sont les personnes à avoir un lien personnel avec les glaciers, grâce à des souvenirs d’enfance ou à des vacances en montagne. «Voir la fonte de ses propres yeux peut aider à prendre conscience du problème.»

De la station «Glacier 3000», un télésiège mène en contrebas aux glaciers du Scex Rouge (à g.) et de Tsanfleuron (à dr.), qui se touchaient encore jusqu’en 2022. Des bâches blanches protègent des tas de neige résiduelle d’un hiver à l’autre. Photo Marco Zanoni

Réseau des relevés glaciologiques suisse (GLAMOS) www.glamos.ch

Plus de photos de glaciers: www.revue.link/glacier

Un réservoir d’eau naturel menacé

Le recul des glaciers a de graves conséquences sur la disponibilité de l’eau. «Ce n’est pas pour rien que les Alpes sont considérées comme le château d’eau de l’Europe», relève le glaciologue Matthias Huss. C’est ici que naissent les grands fleuves, notamment le Rhin, le Rhône et le Pô, qui sont alimentés, entre autres, par la fonte des neiges et des glaciers. «Les glaciers servent de réservoirs d’eau naturels et contribuent à stabiliser les débits d’eau, surtout en cas de chaleur et de sécheresse.» Les habitants des vallées alpines en ont tiré profit il y a des centaines d’années déjà, en construisant des conduites pour amener l’eau de fonte des glaciers vers les prairies et les champs secs. Certains de ces bisses sont toujours en usage en Valais.

Si les réservoirs d’eau se rétrécissent, relève Matthias Huss, la production d’électricité par l’énergie hydraulique pourrait aussi être impactée à long terme. Certes, la fonte des glaciers remplit actuellement les lacs de barrage. «Mais cet effet s’interrompra quand les réservoirs d’eau naturels seront épuisés.»

(TP)

La valeur de la beauté

Les glaciers des Alpes et leur beauté font partie de l’identité collective de la Suisse. Mais qu’en sera-t-il lorsqu’on ne verra plus que des pierriers grisâtres dans les Alpes? Le journaliste Marcel Hänggi, qui s’intéresse à la crise climatique depuis plus de 20 ans, se pose cette question dans son nouvel ouvrage «Das Schöne, das verloren geht» [La beauté qui disparaît]. Aiguillonné par «la tristesse ressentie face aux désastres causés par l’être humain», il montre ce que nous perdons quand l’environnement est détruit et se demande pourquoi la beauté ne joue aucun rôle dans le débat politique et scientifique. La beauté ne pourrait-elle pas être un critère solide pour prendre des décisions? «C’est difficile», concède l’auteur. Pourtant, la beauté de la nature est importante «parce que manifestement, nous ne parvenons pas à protéger l’environnement si nous ne voyons que sa valeur instrumentale». Dans son essai aux multiples facettes, Marcel Hänggi adopte un point de vue qui va au-delà de l’exploitation pure et simple de la nature: «Sans la beauté, il n’y a pas de vie digne de ce nom.»

(TP)

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