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  • Reportage

Quand le lac de Brienz était trop propre

27.01.2023 – MIREILLE GUGGENBÜHLER

Le plus grand lac de montagne de Suisse a vécu des temps troublés. En 1980 encore, il contenait trop d’engrais et de phosphates. Puis, en quelques années, il est devenu si propre et pauvre en nutriments que les poissons y mouraient de faim. Aujourd’hui, l’écosystème du lac est intact, et les poissons vont bien.

Plus haut, plus grand, plus rapide, plus beau? À la recherche des records suisses qui sortent de l’ordinaire. Aujourd’hui: au bord du lac le plus propre de Suisse.

Michael Baumann est debout sur le toit de la nouvelle station d’épuration de Brienz (BE), dont il est responsable, et il laisse son regard vagabonder. En contrebas sont garés des véhicules de construction; derrière lui, on voit les bassins d’épuration, et devant lui, à 300 mètres de distance, le lac de Brienz et la plage Haslistrand. C’est là que se baignent en été les habitants de la vallée du Hasli. Aujourd’hui, celle-ci est déserte. Des vaguelettes se brisent sur le gravier, mais l’eau smaragdine reste calme: la haute saison s’est achevée depuis belle lurette, les bateaux ne circulent plus.

Une eau relativement propre retourne finalement dans le lac. La technique d’épuration s’améliore constamment, note Michael Baumann. Photo Danielle Liniger

À une centaine de mètres de la rive, et à 18 de profondeur, l’eau nettoyée dans la station d’épuration est rejetée dans le lac. «C’est pendant la haute saison, en été, que nous épurons le plus grand volume d’eaux usées», indique Michael Baumann. C’est-à-dire quand le camping voisin est plein, que le musée en plein air de Ballenberg est ouvert et que les hôtels affichent complets. En hiver, en revanche, l’épuration de l’eau prend plus de temps. «Les micro-organismes qui nettoient l’eau bougent plus lentement dans le froid de l’hiver, comme les êtres humains», explique le responsable.

Des vers, des insectes et des crustacés prospèrent

La station d’épuration située à l’extrémité supérieure du lac de Brienz est neuve: elle remplace l’ancienne installation, qui avait atteint 50 ans. Elle est pilotée par ordinateur et surveillée par Michael Baumann et son collègue de travail. Sa construction n’est pas encore tout à fait terminée, mais la station est déjà en service. L’ancienne installation était déjà capable de filtrer de nombreux composés chimiques. Cependant, «la nouvelle permet de nettoyer beaucoup mieux encore les eaux usées», relève Michael Baumann.

Et le succès est certain: cette station d’épuration est l’une des raisons majeures pour lesquelles le lac de Brienz, comparé à d’autres lacs suisses, se porte très bien en ce moment. Ce grand lac, situé à la lisière des Alpes et encore fortement pollué en azote dans les années 1980, est aujourd’hui considéré comme le plus propre de Suisse. Il possède un écosystème relativement intact, dans lequel les organismes animaux – notamment des crustacés comme les puces aquatiques, mais aussi des larves d’insectes ou des vers – prospèrent. Ces organismes servent de nourriture aux poissons. Lorsqu’ils sont nombreux dans un plan d’eau, c’est signe que celui-ci est relativement propre. La bonne santé du lac de Brienz a été attestée il y a un an dans un rapport commandé par l’Office fédéral de l’environnement.

Le pêcheur Beat Abegglen a traversé des années difficiles quand les produits de la pêche se sont effondrés. Aujourd’hui, il remonte à nouveau davantage de poissons dans ses filets.

Pêcheurs et poissons ont vécu des temps difficiles

La bonne santé actuelle du lac contraste fortement avec l’état préoccupant dans lequel il se trouvait par le passé. Et qui inquiétait beaucoup Beat Abegglen, entre autres. Ce pêcheur professionnel vit à Iseltwald, un ancien petit village de pêche situé sur la rive sud du lac de Brienz. À la fin des années 1980, il y a monté son entreprise de pêche. Peu après, cependant, le produit de son activité s’est effondré. «Au milieu des années 1990, les poissons de quatre ans pesaient entre 150 et 200 grammes en moyenne, et autour des années 2000, plus que 40 grammes, relate Beat Abegglen. Une telle perte de poids et un recul aussi drastique des produits de la pêche sont toujours un signe que quelque chose cloche dans l’eau.»

En même temps que Beat Abegglen, les experts de l’Office des eaux du canton de Berne ont remarqué que les puces d’eau, ou daphnies, avaient elles aussi disparu. Or, ces dernières, qui font partie du plancton, sont la principale source de nourriture des corégones, les espèces de poissons les plus répandues dans le lac de Brienz.

Sur la base de toutes ces observations, le canton de Berne a commandé un projet de recherche pour expliquer les raisons de la diminution du produit de la pêche et des puces d’eau. Les analyses ont montré que les changements observés étaient liés à une baisse des nutriments dans le lac, principalement due à la réduction massive des apports en phosphore – issu notamment des matières fécales ainsi que des produits de lessive et de nettoyage. D’après le rapport de recherche, cette réduction était quant à elle le résultat des «efforts consentis depuis des décennies à la protection technique des eaux», soit le fruit de la qualité du travail effectué dans la station d’épuration.

Pour le lac de Brienz, déjà naturellement pauvre en nutriments, l’excellente protection des eaux avait donc sa part d’ombre: «L’offre limitée en nutriments restreint la croissance des algues, modeste même sans cela, et amaigrit la base alimentaire du plancton. Ainsi, les corégones trouvent eux aussi moins de nourriture», déclare le rapport.

Le recul des produits de la pêche dans le lac de Brienz a causé des remous dans le secteur halieutique, mais aussi dans les cercles politiques. Certains ont réclamé l’augmentation artificielle des apports en phosphore dans les eaux par une réduction des activités de nettoyage des stations d’épuration. Le canton a rejeté cette demande. Du point de vue de la politique de l’environnement, rejeter de l’eau volontairement plus sale dans le lac n’était pas opportun.

© Swisstopo

Le réchauffement climatique améliore la production de plancton

Du fait d’un recul aussi massif du produit de son activité, Beat Abegglen a dû abandonner son métier de pêcheur. Aujourd’hui, il ne pêche plus que pendant ses loisirs et exerce une autre profession. Il vend son poisson à des clients de la région, qui font preuve de flexibilité par rapport à ses prises. Néanmoins, depuis quatre ans, les filets de Beat Abegglen sont à nouveau mieux garnis. Les poissons ne pèsent plus dans les 40 grammes, mais atteignent entre 170 et 180 grammes. «Parallèlement, on retrouve davantage de poissons blancs et de perches», note-t-il. Théoriquement, l’homme pourrait à nouveau vivre de la pêche. Mais il ne le veut plus: «Je ne tournerai pas le dos à la sécurité d’un revenu fixe.»

«Ce lac a toujours été instable.»

Beat Abegglen

Pêcheur

Beat Abegglen a une explication sur le fait que les poissons prospèrent à nouveau: l’eau qui arrive dans le lac de Brienz par ses affluents est plus chaude qu’il y a quelques années encore. Le pêcheur pense que cela est dû au réchauffement climatique. «Pendant des années, la fonte des glaciers amenait de l’eau très froide dans le lac». Aujourd’hui, le volume des glaciers a nettement diminué, et les quantités d’eau qu’ils déversent dans l’Aar et la Lütschine, les principaux affluents du lac de Brienz, sont moindres. Le charriage des rivières dans le lac est également inférieur. Par conséquent, le lac est moins trouble et les rayons du soleil y pénètrent plus profondément. La chaleur de l’eau et le rayonnement solaire en profondeur ont une influence sur la production de plancton dans le lac. «Il y a plus de nourriture pour les poissons», note Beat Abegglen.

À Iseltwald, une presqu’île pittoresque s’avance dans le lac de Brienz.

Un lac instable depuis des années

L’écosystème du lac de Brienz restera-t-il aussi bon à l’avenir? Il est difficile de le prévoir. Pour Beat Abegglen, «ce lac a toujours été instable». Le rapport de recherche du canton de Berne le confirme.

À cela s’ajoute le fait que la nouvelle station d’épuration ne permet pas encore d’éliminer toutes les substances des eaux usées. Nul ne sait quel sera l’impact des micropolluants sur l’écosystème du lac à l’avenir. Cependant: «Dans quelques années, il sera certainement possible de filtrer ces micropolluants dans les stations d’épuration», relève Michael Baumann.

Tout cela ne freine en rien l’attrait exercé par le plus grand lac de montagne de Suisse. Il est et demeure un but d’excursion prisé, notamment en raison de sa couleur particulière: cette année, la compagnie de navigation du lac de Brienz a enregistré le nombre de passagers le plus élevé depuis dix ans: 496 000 personnes ont effectué une excursion en bateau, soit environ 179 000 de plus qu’en 2013. Contrairement à son voisin le lac de Thoune, le lac de Brienz est avant tout fréquenté par les touristes étrangers.

Toutefois, l’afflux de visiteurs n’est jamais aussi effréné que sur d’autres lacs, relève Beat Abegglen, qui, après 30 ans de pêche, est encore fasciné par le lac de Brienz: «À la fin du mois d’août, on observe toujours de nombreuses étoiles filantes au-dessus du lac. Il y en a tellement qu’on se sent tout à coup très humble et tout petit.»

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