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  • Reportage

Silence à l’ermitage: un vœu pieux

25.11.2020 – Susanne Wenger

Le seul ermite officiel de Suisse vit dans les gorges de Sainte Vérène, dans le canton de Soleure. Mais préserver ce lieu de recueillement historique n’est pas simple, car une foule de gens viennent se ressourcer dans les gorges. Récit sur la tentative d’être seul dans un endroit très fréquenté.

Le chemin menant à l’ermitage de Sainte Vérène est très bien balisé. Curieux, non? L’idée qu’on se fait d’un ermitage est plutôt celle d’un lieu secret, isolé, difficile d’accès. Mais les gorges de Sainte Vérène, situées non loin de la ville de Soleure, sont une destination prisée sur ce Plateau suisse fort peuplé. L’office du tourisme décrit l’ermitage comme un «lieu d’énergie mystique». Une formule attirante, même pour les esprits laïques. Après une promenade d’une bonne demi-heure, on atteint l’entrée sud des gorges. Des panneaux indiquent qu’il s’agit là d’un bien protégé du patrimoine culturel national et d’une réserve naturelle. Les véhicules à moteur sont interdits et les laisses, obligatoires.

Reproduction avec l’accord de swisstopo (BA200186)

Le ruisseau serpente entre les hautes parois de calcaire jurassien. Un chœur d’oiseaux chante, et les frondaisons des arbres forment un toit vert au-dessus de nos têtes. On comprend le baron de Breteuil, qui fit aménager ce sentier romantique en 1791. Las des convulsions révolutionnaires qui secouaient la France, il avait cherché refuge à Soleure.

Ce matin, peu nombreux sont les promeneurs qui traversent les gorges en direction de l’ermitage. Près du pont de pierre, deux chiens s’ébattent, non tenus en laisse. «Ils sont bien élevés», assure leur propriétaire en vêtements de sport fluos. Un couple relate qu’il vient ici depuis des années pour faire le plein d’énergie: «Nous regrettons seulement qu’il n’y ait pas de cartes postales à acheter!»

Expert en distanciation sociale

Un dernier contour, et l’on atteint la clairière de l’ermitage: deux petites chapelles anciennes, et à côté d’elles la maisonnette de l’ermite, blottie sous l’impressionnante paroi rocheuse. Tout est proche de tout, le lieu est sacré. Dans la maisonnette au jardin fleuri vit Michael Daum. La commune bourgeoise de Soleure, propriétaire du terrain, a choisi pour nouvel ermite ce citoyen allemand il y a quatre ans, respectant ainsi une tradition multiséculaire. Des ermites vivent dans les gorges de Sainte Vérène depuis le XVe siècle. On dit que la sainte y a guéri jadis des possédés et des aveugles. L’ermite d’aujourd’hui s’occupe des bâtiments sacrés et de la propreté des gorges. La commune lui verse un petit salaire. Lorsqu’il s’est installé, Michael Daum a déclaré s’être senti appelé par Dieu.

Il serait intéressant de savoir comment se porte le seul ermite officiel de Suisse. Comment il échappe à la modernité affairée. Et en tant qu’expert en distanciation sociale, ce qu’il pense de ces temps de pandémie et du goût retrouvé des gens pour la nature, la simplicité et la frugalité. Mais la commune a rejeté la demande de la «Revue Suisse»: l’ermite ne reçoit pas les médias, et les photographies professionnelles ne sont plus autorisées à l’ermitage.

Il n’en allait pas de même il y a quelques années encore. Les deux ermites qui ont précédé Michael Daum – l’un a vécu dans les gorges de 2009 à 2014, l’autre de 2014 à 2016 – avaient été approchés par les médias suisses et étrangers. Notamment parce que la commune avait mis publiquement le poste au concours.

L’ermitage, site très prisé

Le président de la commune, Sergio Wyniger, explique ce changement de cap. L’idée est d’éviter trop de publicité pour refaire de l’ermitage un lieu de silence et de recueillement. «Nous n’interdisons à personne de venir», souligne-t-il. La commune continue de donner accès à l’ermitage, qui fait partie de l’identité de la région, mais elle souhaite imposer des règles de comportement. Il faut dire que le site est devenu de plus en plus prisé. Cette année, l’afflux des visiteurs a encore augmenté en raison du coronavirus:

«Beaucoup n’avaient pas conscience qu’il s’agit d’un lieu spirituel.»

Sergio Wyniger

Président de la commune

Conséquences négatives: photographies à tout va, vacarme et déchets. Des drones ont survolé l’ermitage pour effectuer des prises de vue. Cela a été interdit sur-le-champ. Le bruit gêne les personnes qui viennent pour prier, mais aussi celles qui, en situation difficile, sollicitent l’aide de l’ermite, explique Sergio Wyniger. Les deux ermites ayant précédé Michael Daum sont partis à cause de cela. L’actuel ermite parvient à gérer les différents intérêts en jeu, souligne son employeur. Son précédent métier de policier lui est certainement utile: il sait réagir lorsqu’il le faut. Avant Noël, il a un jour prié un stand de vin chaud de remballer ses affaires. La presse locale s’en est émue.

«Un bien menacé»

«On ne peut jamais plaire à tout le monde», relève Sergio Wyniger. Michael Daum est là pour les gens qui ont besoin de lui, mais il sait aussi prendre ses distances. L’ermite propose désormais des rencontres à des groupes de visiteurs. Moyennant la somme de 150 francs, il raconte sa vie et son quotidien pendant une heure. En Suisse, il faut de toute évidence apprendre à bien gérer son statut d’ermite.

Néanmoins, la «Revue Suisse» voulait apprendre de première main ce qu’on ressent lorsqu’on se retire de la vie mondaine. La prise de contact avec l’abbaye d’Einsiedeln, en Suisse centrale, nous a mené jusqu’au père Philipp Steiner. «Notre vie monastique comporte des moments de solitude, mais aussi d’instants partagés», nous a écrit le moine bénédictin.

Michael Daum lors de sa présentation à la presse après sa nomination en tant qu’ermite officiel des gorges de Sainte Vérène. Photo d’archives Keystone (2016)

Il y a 300 ans, les moines réfléchissaient déjà à la manière d’accorder l’activité d’un haut lieu de pèlerinage avec la tranquillité d’un monastère. Ainsi, les cellules privées de la communauté se trouvent un peu à l’écart du tumulte de la place de l’abbaye, à quelques pas seulement du silence de la nature. Mais le calme est «un bien menacé, surtout à notre époque», constate le père Philipp. Dans l’église de l’abbaye, très visitée, une surveillance est nécessaire pour préserver l’atmosphère de prière. Le monastère propose des retraites spirituelles aux personnes extérieures désireuses de se ressourcer: «Les jours où personne ne séjourne parmi nous sont très peu nombreux», concède le moine.

La main dans le rocher

Retour à l’ermitage de Sainte Vérène, qui commence à se remplir vers midi. Un vieil homme prie devant la grotte d’Ölberg, des adeptes de nordic walking et de VTT passent à côté de lui à toute vitesse. Un couple de jeunes mariés et leur photographe apparaissent et un groupe de joyeux drilles en sortie d’entreprise s’approchent du restaurant Einsiedelei, à la sortie nord des gorges. Une classe d’écoliers déboule par là. L’enseignante parvient à les arrêter. Chaque enfant a le droit de placer sa main dans l’ouverture sacrée, grande comme le poing, offerte par le rocher de Saint Vérène. On dit qu’elle porte bonheur, chuchote l’enseignante.

Des scientifiques ont découvert que notre tolérance à la foule dépend moins du nombre de d’individus présents que de l’aménagement du lieu et du comportement respectueux de chacun. Le respect: c’est aussi ce sur quoi compte la société de l’ermitage, qui aide la commune de Soleure à entretenir le lieu. Elle a édité un livre de coloriage pour sensibiliser les enfants à la protection de l’ermitage et du paysage environnant. En préface, l’auteur écrit qu’il espère ainsi semer une graine qui aura poussé à l’âge adulte.

La densité est-elle trop forte en Suisse?

La Suisse change: le fait que les conflits relatifs à l’utilisation de l’espace arrivent jusqu’à l’ermite des gorges le prouve. La population de ce petit pays ne cesse de croître. Elle s’établit aujourd’hui à 8,6 millions d’habitants, contre 6,3 millions il y a 40 ans. D’après les statistiques fédérales, la barre des 10 millions d’habitants pourrait être franchie dans 20 ans. En moyenne, on compte aujourd’hui 215 personnes par km2 : la densité est donc deux fois plus élevée en Suisse qu’en France, par exemple. En raison de la topographie montagneuse, plus de deux tiers de la population vit toutefois sur le Plateau, entre le lac Léman et le lac de Constance. C’est donc là que la densité est la plus forte, et la surface bâtie augmente. L’habitat en Suisse prend aussi toujours plus de place. Une personne occupe 48 m2 de surface habitable, soit sept de plus qu’il y a 60 ans. On lutte contre le mitage du territoire par la densification. La pandémie de coronavirus a cependant fait émerger la question suivante: ce principe d’aménagement territorial est-il contraire aux intérêts de la santé publique? Depuis le confinement, les prestataires immobiliers notent une tendance à fuir les villes: la demande de logements en campagne augmente. Quelle est l’ampleur du stress induit par la densité démographique? Cette question est controversée sur le plan politique.

(SWE)

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