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  • En profondeur

Des masses de touristes en montagne et au bord des lacs

18.09.2019 – Susanne Wenger

Venise n’est pas la seule à attirer des foules de visiteurs. Certaines localités suisses comme Lucerne et Interlaken découvrent elles aussi le phénomène du «surtourisme». D’autres régions attendent en revanche toujours les visiteurs et certains hôtels sont contraints de mettre la clé sous la porte.

Panorama alpin à couper le souffle, villes invitant au shopping: la Suisse est une destination de voyage prisée. En 2018, l’hôtellerie a enregistré 38,8 millions de nuitées, un record qui témoigne du rétablissement du tourisme helvétique après des années difficiles. Dès 2008 en effet, la crise financière et économique avait pesé sur les résultats, une situation encore aggravée par le fort renchérissement du franc il y a quatre ans. En raison de l’abandon du taux plancher de l’euro par la Banque nationale et de la revalorisation du franc, la Suisse était devenue chère, surtout pour les Européens. Les responsables du tourisme broyaient du noir. Mais à présent, les chiffres repartent à la hausse. À certains endroits, l’essor est tel que la population commence à manifester son mécontentement.

C’est le cas à Lucerne, sur les rives du lac des Quatre-Cantons, qui accueillent chaque jour plus de 20 000 visiteurs en haute saison. La plupart d’entre eux viennent des États-Unis et d’Asie, ces derniers généralement en groupes. Au mois de mai de cette année, 12 000 Chinois ont débarqué en ville. Jamais la Suisse n’avait connu de groupe de voyageurs aussi important. Cet afflux est rentable, comme le montre une étude de la Haute école de Lucerne: en 2017, les groupes de touristes ont rapporté 224 millions de francs rien qu’aux boutiques d’horlogerie, bijouteries et magasins de souvenirs de la place centrale de la ville, où les cars font halte.

Le parlement local réagit

Mais tandis que les tiroirs-caisses tintent, les habitants s’énervent de la hausse du trafic et de la foule au centre ville. La situation est devenue une affaire politique: le parlement lucernois a récemment accepté une motion des Verts proposant des mesures drastiques telles qu’une régulation par les prix et une limitation de l’offre hôtelière. Le gouvernement de la ville doit désormais définir sa conception du tourisme pour 2030 dans un rapport. Car l’affluence devrait encore grandir. «La principale cause du tourisme de masse, ce sont les flux de voyageurs qui ne cessent de croître à l’échelle mondiale», explique le chercheur lucernois Jürg Stettler, interviewé par la «Revue Suisse» (voir page 8).

Non loin de là, sur le Rigi, la population se plaint aussi du déferlement de touristes. L’an dernier, les chemins de fer du Rigi ont transporté près d’un million de personnes, un nouveau record également. Des Suisses, mais aussi des groupes venus de Chine et de Corée du Sud viennent y admirer la vue. Tandis que les chemins de fer envisagent de se développer, l’opposition prend forme. Par une pétition, des milliers de personnes – très connues pour certaines – refusent que le Rigi devienne un «Disney World» (voir «Revue Suisse» 4/2018). Leur protestation a trouvé un écho. Les habitants de la région, les communes et les responsables du tourisme ont signé récemment une charte intitulée «Rigi 2030» pour le développement durable de la montagne.

Des Arabes très dépensiers

Dans l’Oberland bernois, Interlaken a aussi connu un essor marquant du tourisme ces dernières années. En plus des Asiatiques, qui rejoignent le sommet de la Jungfrau à plus de 3000 mètres en transports publics, de nombreux habitants des pays du Golfe viennent visiter la ville située entre les lacs de Thoune et de Brienz. Ils voyagent individuellement et leur pouvoir d’achat est conséquent. Chacun d’eux dépense 420 francs par jour en moyenne, hébergement non compris. Par comparaison, un touriste chinois se déleste de 380 francs, et un Suisse de 140 francs. Près de 90 % des personnes actives à Interlaken travaillent dans le tourisme. Ce n’est donc pas un hasard si les efforts de séduction visent surtout le marché lucratif du Proche-Orient.

Pourtant, ici aussi, la population arrive à saturation, comme le constate une étude de l’Université de Berne. En particulier la présence de femmes intégralement voilées parmi les touristes arabes ne passe pas inaperçue. Alors qu’au Tessin, le port du niqab est interdit, le canton de Berne le tolère, ce qui n’empêche pas les réactions irritées. L’office du tourisme d’Interlaken mise sur l’information et le dialogue pour prévenir les malentendus d’origine culturelle. Le personnel touristique est spécialement formé. De plus, un service et un guide d’informations familiarisent les visiteurs arabes avec les coutumes locales, parmi lesquelles le code de la route.

«Un phénomène très localisé»

L’audience prodigieuse des réseaux sociaux a rendu des lieux reculés mondialement célèbres. Devenue un sujet de photo pour les touristes Instagram du monde entier, l’auberge de montagne Aescher-Wildkirchli, dans le canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures, l’a appris à ses dépens. Dépassés par l’invasion, les anciens gérants ont jeté l’éponge en 2018. Ces effets collatéraux du tourisme de masse alimentent le débat sur ce qu’on appelle aussi en Suisse, le «surtourisme». Au point que même la Fédération suisse du tourisme, qui défend les intérêts du secteur, a récemment pris position par écrit sur ce thème. Robert Zenhäusern, son représentant, relativise: «En Suisse, ce phénomène reste très localisé».

Il constate que la répartition des touristes en Suisse est inégale. Certaines régions de montagne du Valais et des Grisons situées hors des circuits des tour-opérateurs internationaux déplorent toujours l’absence de visiteurs. La demande européenne n’a toujours pas retrouvé son niveau d’avant la crise. Pour le spécialiste, c’est là qu’il faut œuvrer. Car le revers de la médaille du «surtourisme» fait des dégâts perceptibles dans certaines régions. D’après Hotelleriesuisse, une centaine d’hôtels ferment leurs portes chaque année en Suisse. Au rétrécissement extrême des marges s’ajoute l’absence d’investisseurs pour rénover l’infrastructure touristique vieillissante. Or, lorsqu’un hôtel ou une installation mécanique ferme, les conséquences économiques pour la région sont lourdes. Certains politiques revendiquent un soutien accru de l’État. Selon les experts, la Suisse doit, elle aussi, se préparer à la croissance mondiale du tourisme. Pour éviter les pics ingérables et ne pas mettre trop à l’épreuve la tolérance de la population, la branche mise sur la gestion des flux de touristes: au lieu de se vendre uniquement comme une destination d’hiver et d’été, elle lance pour la première fois une campagne destinée à promouvoir l’automne.

L’exemple de la Chine

En raison de l’essor économique et de l’assouplissement des règles relatives aux déplacements, de plus en plus de Chinois voyagent. Cela se ressent aussi en Suisse. En 2018, les touristes chinois ont passé 147 300 nuits en Suisse, contre 17 500 en 2005. Et selon les experts, la tendance se poursuivra. À ce jour en effet, seuls 10 % des Chinois (qui sont près de 1,4 milliard) possèdent un passeport leur permettant de voyager. (SWE)

 

La «Cinquième Suisse» aime voyager

Certains visiteurs, en Suisse, ne sont pas à la recherche de l’inédit, mais du passé. Autrement dit, ils viennent voir leur ancienne patrie. Ainsi, des dizaines de milliers de Suissesses et de Suisses de l’étranger rafraîchissent leur relation avec leur pays à l’occasion d’un voyage. Les chiffres exacts manquent, les statistiques touristiques détaillant le pays d’origine des visiteurs, mais pas leur rapport avec la Suisse.

Un sondage de l’Organisation des Suisses de l’étranger auprès de 35 000 personnes permet cependant d’y voir plus clair: 68 % des sondés ont indiqué se rendre en Suisse une ou plusieurs fois par année. Un petit tiers y vient même trois fois ou plus. Une personne sur dix fait le déplacement au moins cinq fois par an. Les Suissesses et Suisses de l’étranger étant actuellement 760 000, ces résultats montrent que les expatriés forment un groupe de visiteurs impressionnant pour notre pays.

D’un point de vue économique, les vacanciers de la «Cinquième Suisse» sont assurément un facteur non négligeable. Alors que les touristes étrangers restent en moyenne moins de trois nuits en Suisse (2017: 2,1 nuits), les vacanciers de la «Cinquième Suisse» s’accordent plus de temps. Une nette majorité séjourne huit jours ou plus dans sa patrie d’origine, un quart, plus de deux semaines. En matière de souvenirs, le comportement des Suissesses et des Suisses de l’étranger est assez classique: le chocolat, le fromage, le vin et les montres constituent l’essentiel de leurs emplettes avant de reprendre le chemin de la maison. Pour l’hôtellerie en revanche, les bénéfices sont moindres: la majorité dort chez des amis ou des proches.

Au chapitre des solutions choisies pour consolider ses rapports avec la Suisse, il ressort clairement du sondage que les visites régulières sont le meilleur moyen de conserver des liens forts avec sa patrie d’origine. En deuxième position, on trouve la lecture de la «Revue Suisse», suivie de la possibilité d’avoir une participation politique. Notons que ce sondage a été effectué avant la remise en question du vote électronique. (MUL)

Lire la suite:  «Tout le monde veut aller au même endroit»

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