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  • Culture

Stephan Eicher, portrait d’un troubadour suisse en Europe

25.05.2020 – Stéphane Herzog

Le chanteur et compositeur bernois a reçu en mars un prix pour sa carrière lors des Swiss Music Awards. Un conflit très dur l’avait opposé à sa compagnie de disques. Il a sublimé ces tensions dans un disque intime.

Il est 20 heures dans la fameuse salle de concert du KKL de Lucerne et le public attend son héros. Moyenne d’âge des fans de Stephan Eicher? Au moins cinquante ans. Oui, même les rockers vieillissent. D’ailleurs, le chanteur suisse blague volontiers à ce sujet. Ce soir, il se tient sur scène sans son habituelle canne, cruel souvenir d’un accident de voiture. Il discute en suisse-allemand avec ses fans, ramenant machinalement en arrière sa tignasse poivre et sel. Pour conjurer les années, il a invité à son gala une ribambelle de jeunes artistes, parmi lesquels la rappeuse romande KT Gorique et les jeunes branchés alémaniques de Jeans for Jesus et de Dabu Fantastic.

Stephan Eicher se moque aussi de ce moment filmé en vue de la cérémonie des 13es Swiss Music Awards, qui aura lieu le lendemain, soit le 28 février. L’artiste y a reçu l’Outstanding Achievement Award. Autre date clef: le 17 août, le rocker aux multiples tubes chantés en français – «Déjeuner en paix» en tête – soufflera 60 bougies.

Eicher le sensible. Eicher le rebelle. Ce mélange complexe a permis à ce Bernois aux origines yéniches et alsaciennes de continuer à exister artistiquement malgré un conflit très violent qui l’a opposé à sa maison de disque Barclay. Débutée en 2012, cette guerre entre une major – Universal – et cet artiste indépendant par nature a empêché Stephan Eicher de travailler normalement six années durant. Comme il s’en est expliqué à la presse, Eicher a d’abord réagi avec colère, préparant à l’attention de son label un disque composé de titres assez courts pour être téléchargés par les internautes sans bourse délier... Puis il s’est remis à son rôle d’artiste. Plutôt parler à son public que se venger.

Renaissance en 2019 avec deux disques

De cette renaissance, sont nés en 2019 deux disques complètement opposés. Dans «Hüh!», Stephan Eicher a revisité des titres de son répertoire, accompagné par une fanfare, celle des Bernois de Traktorkestar. Huit mois plus tard, le troubadour européen a sorti un album tendre et intime: «Homeless Songs». À Lucerne, on a pu découvrir des titres de ces deux albums, tout au long d’une soirée où Eicher s’est amusé à camper le rôle de chef d’orchestre, laissant la parole et le micro à des artistes de divers horizons, régions et âges. Le maestro a fait monter sur scène des invités de son monde, à commencer par Sophie Hunger. La chanteuse suisse, haut perchée et habillée de strass, a offert l’une des plus belles prestations de la soirée, seule au piano. Ce fut ensuite au tour de Tinu Heiniger de développer ses talents de conteur et d’évoquer en dialecte bernois la beauté sonore des noms des monts suisses.

Autres invités de cette soirée de gala, les écrivains suisse et français Martin Suter et Philippe Djian. Ce duo littéraire écrit, chacun dans sa langue, des textes que Stephan Eicher met en musique. Arrivé sur scène en costume bleu pétrole, Suter a lu un texte de son cru, faisant rire le public avec le récit d’une soirée de Monopoly trop arrosée avec Eicher. Quant à Djian, qui oeuvre pour Stephan depuis 1989, il a expliqué comment son ami musicien pouvait l’appeler en pleine nuit pour lui faire écouter un air. Comme Montaigne, l’amitié est un thème qu’affectionne le compositeur suisse. Enfant, il a découvert la musique dans la cave de son père, en compagnie de ses deux frères Martin et Erich. Stephan considère cet art comme un médium capable de réunir les gens. C’est ainsi que chaque dimanche, à Aigues-Mortes, il propose aux habitants de se rassembler pour chanter. «Durant ces moments, ceux qui aiment la blonde (ndlr: la députée d’extrême droite Marine le Pen) et ceux qui l’exècrent peuvent être réunis», a expliqué le troubadour européen.

Dans «Unerhört Jenisch», documentaire consacré à la musique yéniche telle que pratiquée dans les Grisons, on découvre les ancêtres de la famille Eicher. Cette histoire, cachée à Stephan et ses frères, est tragique. Leur arrière-grand-mère a été retirée de sa famille pour être placée en institution, comme nombre d’enfants issus de familles yéniches. «On peut juste chanter des choses là-dessus, pas les raconter», commente Stephan Eicher. Et de faire une jam-session avec deux Grisons d’origine yéniche dans sa maison de Camargue. Stephan Eicher est bien une sorte de Tsigane, même s’il n’a pas l’impression, comme les Yéniches du documentaire, «d’avoir cette musique en lui».

Stephan Eicher en 5 titres

«Eisbär» (1981): Ce titre ultra-minimaliste, avec ses paroles répétitives et ses boucles sonores froides, peut faire penser à une blague d’étudiants. Mais en 1981, «Eisbär» fait un tabac en Allemagne. Le groupe Grauzone éclatera peu après.

 

«Les chansons bleues» (1983/2019):

«Le monde entier est toujours là, demain de beau matin je fermerai ma porte, j’irai par les chemins». Stephan Eicher marmonne plus qu’il ne chante, mais la mélodie est entêtante. En 2019, le rocker a repris le titre sur «Hüh !». Bercée de cuivres, cette deuxième version des «chansons bleues» gagne en profondeur.

 

«Tu ne me dois rien» (1991): Une voix seule, sur fond de picking d’abord, puis soutenue par un méli-mélo de guitares. Le titre est splendide. Il est tiré du disque «Engelberg», dont la plupart des textes sont signés Philippe Djian.

 

«Des hauts et des bas» (1993): «La pluie venait du nord, le vent passait sous ma porte». Ainsi débute ce célèbre titre, porté par une guitare saturée. Place ensuite à l’un de ces refrains martelés sous un déluge de guitare et de batterie qui ont fait la marque du musicien.

 

«Gang nid eso» (2019): «Wede ga muesch so gang, aber gang nid eso, ds Läbe isch zchurz, für so zga…» [«Si tu dois partir, pars mais ne pars pas comme ça, la vie est trop courte ... »]. Violons, piano, guitare. C’est dans ce simple appareil que se déroule cette belle ballade, dont les paroles sont signées Martin Suter.

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