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  • Économie

Taille réduite et rôle accru pour les coupures suisses

29.07.2016 – Marc Lettau

Après une période de gestation très difficile, les nouveaux billets de banque suisses ont enfin vu le jour, témoignant d’un engagement renouvelé de la Suisse en faveur des espèces.

L’oncle Picsou est l’un des plus grands experts en matière d’argent. Il nage dedans, laisse couler les pièces entre ses doigts. Il entretient une relation très sensuelle avec l’argent. Le rapprochement est certes osé. Mais il n’aura échappé à personne qu’en Suisse actuellement, les billets sont tout autant palpés et jaugés. Que ressent-on en touchant le petit billet vert? Ne semble-t-il pas trop plastifié? Est-il simplement rigide ou déjà fendillé?

Le nouveau billet de 50 francs est sur toutes les lèvres. Il est la première coupure de la nouvelle série émise par la Banque nationale suisse. S’il est examiné très scrupuleusement, c’est aussi du fait de sa naissance tardive. En effet, il devait voir le jour en 2010. Mais des failles organisationnelles et des pannes techniques ont entraîné des retards. Il a fallu attendre avril 2016 pour que le voile se lève enfin.

Le grand pissenlit

Depuis, les spécialistes des espèces s’enthousiasment. Les nouveaux billets de banque posent un jalon technologique. Le papier nouvellement développé est une combinaison difficilement falsifiable de coton et de matières plastiques. Une petite fenêtre en plastique permet de voir à travers la coupure. La liste des caractéristiques de sécurité élaborées est longue. Le néophyte le sait bien: certaines subtilités ne sont visibles qu’à la loupe, comme les noms de tous les grands sommets suisses, qui figurent en caractères microscopiques sur le nouveau billet. En revanche, difficile de passer à côté du magnifique pissenlit: des aigrettes s’envolent, un parapente déploie sa toile dans les montagnes. Les éléments volatils et le vent sont les motifs dominants.

À peine émise, la nouvelle coupure a été l’objet de critiques de la part des Suisses qui ont manifestement pris la peine d’examiner en détail leurs nouveaux moyens de paiement: lorsqu’il est plié sur la longueur, il tendrait en effet à se fendiller. Il se déchirerait également facilement et déteindrait une fois mouillé. Finalement, il semble généralement admis que la nouvelle coupure soit au moins aussi résistante que l’ancienne, en conditions d’usage normales.

Jusqu’en 2019, les autres coupures seront progressivement mises en circulation. Le nouveau billet de 10 francs doit illustrer l’histoire du temps. Suivront les thèmes de la lumière (20 francs), de l’eau (100 francs), de la matière (200 francs) et de la langue (1000 francs).

Le problème avec Auguste Forel

Jusqu’alors, les billets de banque suisses étaient sans exception à l’effigie de personnalités célèbres. Une tradition que la Banque nationale a décidé de modifier. Son argument: les portraits de personnalités sont toujours une référence au passé. Désormais, la BNS souhaite concevoir une identité en puisant dans l’histoire actuelle de la Suisse. Peut-être que la décision de renoncer aux portraits s’explique également par la mauvaise expérience avec Auguste Forel (1848–1931). Le chercheur, psychologue, abstinent et réformateur social orne le billet de 1000 francs émis en 1974. Pourtant, son œuvre est tombée en discrédit après 1990. On apprend en effet qu’Auguste Forel faisait castrer et stériliser les malades psychiques, afin de «laisser croître le nombre de personnes bien constituées et utiles et de réduire de plus en plus celles qui sont mal constituées et faibles». Il réfléchissait également à une «bonne mort» pour les «mauvais». Les critiques voient en lui un pionnier de l’hygiène raciale et de l’euthanasie, un précurseur des programmes d’extermination des nazis. La présence de cette personnalité sur le plus gros billet suisse a inévitablement suscité un débat d’idées douloureux. A cet égard, la nouvelle série de coupures semble totalement inoffensive.

Les visages ont disparu: tel est le choix de Manuela Pfrunder. C’est elle qui a conçu la nouvelle série de billets. Cette très jeune artiste en a reçu le mandat en 2005. Une belle opportunité. Malgré les innombrables retards d’ordre technique, elle a dû travailler pendant 10 ans, en toute discrétion sans en parler à qui ce soit. C’est le revers de la médaille. Mais avec ce mandat, l’artiste est devenue une personne d’intérêt public, dont on ne sait généralement qu’une chose: elle élabore aujourd’hui nos billets de demain. Mais nous lui connaissons une autre œuvre remarquable.

Elle a créé en 2000 avec Neotopia un «Atlas utopographique de la création achevée». Elle y présente un nouvel ordre mondial imaginaire porté par une vision d’équité radicale. Sur la base des statistiques actuelles, elle a réparti l’ensemble des richesses et de la misère à parts égales entre les êtres humains. Le résultat donne le frisson. Neotopia accorde à chacun un terrain de 290 m². Et pour que la misère soit aussi également répartie, nous ne buvons de café qu’une fois tous les 60 jours. Nous jouissons d’une prospérité raisonnable pendant seulement un quart de notre durée de vie. Le reste du temps, nos besoins de base – logement, alimentation et vêtement – ne sont couverts que de manière lacunaire. Cette œuvre est en réalité une «Apocalypse de la justice»:

Le calme est revenu dans le monde.
Les êtres vivent dans leur propre pays,
qui ne se distingue en rien des autres.
Ils vivent avec l’assurance parfaite
qu’il n’existe nulle part ailleurs une chose qu’ils ne possèdent pas.
Car tout ce qui pouvait être réparti l’a été.

À contre-courant: un nouveau billet de 1000 francs

L’annonce selon laquelle la Suisse allait également mettre en circulation un nouveau billet de 1000 francs a fait couler beaucoup d’encre. Selon le président de la Banque nationale suisse Thomas Jordan, cela témoigne d’un «engagement renouvelé de la Suisse pour les espèces». Pourtant, la tendance générale n’est plus aux billets de banque. En Europe, les paiements en espèces sont limités. La Banque centrale européenne réfléchit à une suppression du billet de 500 euros. Et le Gouvernement fédéral allemand envisage de plafonner les paiements en espèces à 5000 euros. Objectif général: lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.

La confiance helvétique dans l’argent liquide reste toutefois intacte: les liquidités en circulation dans le pays augmentent. Certains experts de la finance prédisent même que l’argent liquide sera la «valeur refuge» de demain. Les responsables politiques UDC zougois Philipp C. Brunner et Manuel Brandenberger demandent la mise en circulation d’un billet de 5000 francs. Cette requête n’est pas réaliste, mais elle est en phase avec l’air du temps. Si la tendance vers des taux d’intérêt négatifs perdure, les épargnants pourraient être plus enclins à conserver une partie de leur fortune sous forme de billets.

L’institut de recherche Capital Economics a d’ailleurs étudié la devise dans laquelle les épargnants seraient le plus susceptibles de vouloir convertir un milliard de dollars. Résultat: la solution la plus simple serait en francs suisses, car les nouveaux billets de banque sont encore plus petits et les liasses seraient ainsi plus compactes.

Les séries de billets de banque suisses depuis 1907

«Neotopia» de Manuela Pfrunder (PDF)

 

Marc Lettau est rédacteur à la «Revue Suisse»

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