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  • Politique

La concordance! – Un bilan en point d’interrogation

04.11.2015

Georg Kohler, professeur émérite de philosophie politique à l’Université de Zurich, suit et analyse la campagne électorale suisse tout au long de l’année 2015 pour les Suisses de l’étranger.

Commençons par trois constats sur les élections parlementaires d’automne 2015. Depuis que ce scrutin proportionnel existe, soit depuis 1919, aucun parti n’avait remporté autant de voix que l’UDC, qui a engrangé presque 30 % des votes. C’est un fait que l’on peut qualifier d’historique.

Deuxièmement, même après ces élections, la Confédération ne connaît pas pour autant de changements majeurs. Dans le paysage politique de la Suisse, caractérisé par sa stabilité, il n’y a rien d’exceptionnel à ce que les partis perdent ou gagnent quelque 3 % des suffrages. Cela dit, il n’en va pas de même pour ce qui est du nombre des mandats gagnés. L’UDC remporte 11sièges de plus, soit une augmentation de 20 %. C’est sans aucun doute un fait inhabituel (dans le cas d’un grand parti), qui s’explique notamment par des circonstances favorables dans la répartition des mandats restants et que l’on appelle les «heureux hasards de la proportionnelle». Ce qui n’a pas changé en revanche, c’est le taux de participation: à peine la moitié des électeurs seulement se sont rendus aux urnes.

Troisièmement, et c’est le plus important, ces élections ne seront pas décisives pour les questions déterminantes du pays, au contraire. En effet, rien n’est décidé et aucun choix n’a été fixé quant à la manière de poursuivre les relations avec l’UE, les juridictions internationales et les institutions supranationales chargées de l’application des droits de l’homme. Pourquoi? Tout simplement parce que le second parti de la majorité «bourgeoise» du Conseil national, le Parti libéral radical (PLR), est aussi proche de son partenaire de droite sur ces points que le sont des cerises et des pommes de terre. Il s’en éloigne donc grandement et de manière plutôt compliquée.

Qu’est-ce que cela signifie pour les quatre prochaines années? Les prédictions à court terme sont faciles. Selon toute probabilité, l’UDC obtiendra un second siège au Conseil fédéral auquel elle aspire profondément et Eveline Widmer-Schlumpf ne fera pas partie du prochain gouvernement suisse, bien qu’elle ait très bien rempli sa mission. Néanmoins, ce n’est pas la position du PLR qui sera décisive à cet égard, mais le fait que le centre, qui s’est sérieusement effrité (surtout le PDC et le PVL), ne soutient pas unanimement une troisième candidature d’Eveline Widmer-Schlumpf ; de sorte que les conditions requises pour une victoire de la Conseillère fédérale grisonne ne sont pas réunies.

Les prédictions à moyen terme sont également relativement aisées. Il suffit de considérer le rapport des voix à la tête de l’exécutif suisse: pour toutes les questions concernant les relations de la Suisse avec les engagements juridiques et les communautés contractuelles internationales ou transnationales, comme le problème brûlant du maintien de la voie bilatérale, jusqu’alors prévisible, entre la Suisse et l’UE, le rapport de forces au Conseil fédéral ne devrait plus être de 1 à 6, mais de 2 à 5, voire de 3 à 4. Mais, victoire électorale de l’UDC en 2015 ou pas, la majorité continuera de se situer au «centre gauche» pour faire appel une fois de plus à ce schéma de répartition en réalité inadéquat.

Que nous apprend cette analyse? Comme l’engagement du PLR sur ces questions est clair, il n’est pas nécessaire de s’étendre sur lui. Il faudrait au contraire se demander si l’UDC ne se trouve pas dans une impasse, fâcheuse tant pour elle que pour notre pays. Avec sa politique risquée et agressive de renationalisation des pouvoirs souverains et tous les problèmes stratégiques de politique extérieure, elle peut certainement compter sur un tiers des électeurs. C’est un pouvoir de veto qui s’institue progressivement au cours de cette décennie via la votation populaire de la démocratie directe, en s’inscrivant dans un modèle suisse isolationniste que l’UDC prône et défend avec toujours plus de ténacité.

Pourtant, cela ne peut se faire qu’au détriment de la concordance de fond qui, à l’époque de la création de la formule magique en 1959, était la condition qui allait de soi. Pour résumer, disons que la concordance arithmétique qu’invoquera l’UDC avec succès lors de l’élection du Conseil fédéral en décembre n’est finalement rien d’autre que la négation de la concordance qui a caractérisé la Suisse d’après-guerre et qui a permis à notre pays de s’épanouir. Mais comme la formule gagnante de l’UDC – le premier parti de Suisse – en est l’exact contraire, nous devons tant bien que mal nous préparer à traverser une période difficile et fortement agitée.

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